Dimanche 3 Avril: Quand les victimes tendent la main aux condamnés

Publié le par Sam Fisher

La correspondance des époux Chenu avec un assassin de leur fils inspire les promoteurs de la «justice réparatrice».

   Les parents de François Chenu lors du procès en octobre 2004 à Reims.

 

Ils ont pesé chaque mot, comme autant d'espoirs d'atteindre le fond de l'âme de ces assassins qui ont fait basculer leur vie. «Nous décidons de vous écrire aujourd'hui, nous les parents de François. Nous ne savons pas si vous accepterez de nous lire et surtout de nous répondre…» En rédigeant cette lettre, adressée aux trois jeunes meurtriers de leur fils, Marie-Cécile et Jean-Paul Chenu étaient conscients de réaliser un geste peu ordinaire. La démarche entamée par les parents il y a plusieurs années a aujourd'hui fait des émules: une toute récente association, l'ANJR (Association nationale de la justice réparatrice), cherche à développer les rencontres entre les victimes et les auteurs, dans l'idée de prévenir la récidive.

 

Les époux Chenu, dont le drame a fait la une des médias -leur fils a été massacré par un groupe de jeunes néonazis homophobes-, ont été des pionniers le plus souvent incompris. «On ne peut pas dire que leur sort ne nous concerne pas. On n'y peut rien, ils sont rentrés dans notre vie, expliquent les époux Chenu en parlant des meurtriers. Quand nous pensons à François, notre fils, ils sont là…»

 

Trois jours durant, pendant le procès, les parents ont regardé, observé, scruté du regard ces trois jeunes skinheads qui ont basculé dans la folie meurtrière, tentant de comprendre, selon leurs mots, «la logique de haine ».

«Aucun désir de vengeance»

Ils connaissaient les procès-verbaux et les recoins de ce dossier empreint d'une extrême violence, ils ont alors rencontré, pour la première fois, les auteurs, dont l'un n'était pas majeur. Il leur a fallu plusieurs mois pour formuler les phrases de cette lettre ouverte, une longue missive à cœur ouvert mais sans fioriture. «Lors du procès, nous avons découvert vos vies, vos familles, votre entourage. Mais surtout nous avons entendu de votre part des mots indiquant, nous semble-t-il, que quelque chose bougeait en vous», écrivent les parents. «Sachez que, malgré notre peine, notre souffrance, aucun désir de vengeance ne nous anime », ajoutent-ils. Autour d'eux, beaucoup s'étonnent, critiquent, y compris les plus proches. L'Administration pénitentiaire est réticente à la démarche. Mais le couple persiste. «Ils ont compris qu'après le temps du procès et de la condamnation, vient celui de la reconstruction», explique Yves Charpenel, avocat général à la Cour de cassation, qui, alors procureur général à Reims, soutient la démarche de la famille venue lui demander conseil. «Le but de la justice, c'est l'apaisement, analyse ce haut magistrat. La plupart des auteurs peinent à comprendre qu'ils ont fait du mal, ils se contrefichent de la victime et n'ont du coup pas de frein intérieur. Sans prendre la justice pour le monde de Walt Disney, leur faire prendre conscience de la gravité de leur geste, et de la souffrance d'autrui, c'est diminuer les risques qu'ils récidivent.»

 

Une forme de correspondance se noue entre le couple Chenu et le plus jeune des condamnés. Des courriers espacés de plusieurs mois, tant ces échanges de l'indicible secouent, de part et d'autre, leurs auteurs. «Il fallait digérer, raconte Marie-Cécile Chenu, lire au-delà des mots…» Dans l'une de ses lettres, le jeune détenu confie qu'il ne pensait pas cette «main tendue» vers lui possible. «Je ne sais pas si vous pourrez me pardonner», écrit-il. Les Chenu sont catholiques, ils ont une pratique engagée, mais ils n'enjolivent pas. «Nous lui avons répondu que le pardon n'est pas une chose simple, que nous n'en étions pas encore là et que peut-être nous n'y serions jamais», racontent-ils. Plus tard, le condamné sollicite une rencontre. «Il avait beaucoup changé, s'était détaché de son milieu, avait commencé une formation en prison», témoigne Marie-Cécile Chenu. Les parents se préparent, ils demandent l'avis du directeur de l'établissement, d'une psychologue. La rencontre n'a toutefois pas eu lieu à ce jour. «On a tendu la main, on ne peut pas aller au-delà» , soufflent les époux.

 

Le Figaro...

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