Dimanche 5 Juin - Suisse: comme un hôtel, la liberté en moins

Publié le par Sam Fisher

Les prisons vaudoises sont en crise depuis plus d’une année. Un gardien de prison raconte son quotidien. Ce qui a changé, en bien, et ce qui reste à faire.

 

 La mort de Skander Vogt, il y a un an et demi à Bochuz, a suscité un processus de transformation dans les prisons vaudoises, notamment en ce qui concerne les situations d’urgence.

 

Paul* est gardien dans les prisons vaudoises depuis de nombreuses années. Bien que tenu au secret de fonction, il raconte au «Matin Dimanche» son quotidien de fonctionnaire d’un service pénitentiaire, fortement secoué depuis la mort de Skander Vogt, il y a une année et demie. Une expérience vécue de jour, comme de nuit. Du lundi au dimanche. Pour un salaire de base compris entre 4500 et 7000 francs.

 

Aujourd’hui, quelle est l’ambiance dans les prisons?
Cela va un peu mieux. Il y a des changements. Pour les situations d’urgence, par exemple. Avant, les directives étaient peu claires. Les gardiens étaient déresponsabilisés par le manque d’autonomie. Désormais, nous savons comment réagir en cas d’incendie dans une cellule (Skander Vogt est mort asphyxié après avoir bouté le feu à son matelas, ndlr). Cela nous rassure d’avoir des consignes plus précises et du matériel d’intervention adéquat. La mort de Skander est un échec pour nous tous. Personne d’entre nous n’aurait voulu travailler cette nuit-là.

 

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes?
Il reste beaucoup à faire. Le service pénitentiaire reste en pleine mutation. Le chef de service ad interim, Denis Froidevaux, a remis de l’ordre. C’est positif. Mais il faut améliorer davantage la prise en charge des détenus. Les gardiens ne se gèrent pas comme des recrues dans une caserne. En prison, l’humain est au centre de tout.

 

C’est-à-dire?
Notre travail est principalement relationnel. La prison n’est pas le bagne ou la guillotine. Les détenus ne sont pas des bêtes. Ce sont des êtres humains, dont nous devons nous occuper. Nous entretenons ainsi un contact permanent avec eux. Notre travail ne se limite pas à ouvrir ou fermer des portes. La clé est devenue un moyen. Elle n’est plus une fin en soi.

 

Quel est le rôle premier d’un gardien?
Nous devons gérer le quotidien derrière des barreaux. Pour garder les prévenus à la disposition de la justice. Et faire exécuter les peines aux condamnés. Chaque maison s’organise autour de cela. C’est un peu comme dans un hôtel. La liberté en moins. Notre travail consiste ainsi à organiser le réveil, la distribution des repas, les déplacements aux ateliers de travail et aux activités sportives. A motiver le détenu lorsqu’il ne va pas bien. A effectuer les contrôles de routine. Les fouilles. Chaque gardien est assigné à une tâche précise, selon un tournus.

 

La prison a tout l’air d’une colonie de vacances?
Il ne faut pas exagérer non plus. Mais, j’insiste, nous passons le plus clair de notre temps à résoudre des problèmes basiques. Une grande partie des détenus ne comprennent pas les termes des décisions de justice qu’ils reçoivent par courrier: ils nous demandent alors de les aider à remplir des formulaires pour leur démarche. Certains signent d’une croix. Nous sommes aussi sollicités pour transmettre des objets d’une cellule à l’autre, si elles sont fermées. Des cigarettes, du café, des revues. Et la liste de ces problèmes à résoudre est longue.

 

Il y a quand même des tensions?
Evidemment. Chaque petit tracas de la vie quotidienne peut prendre des proportions inimaginables en prison. Une visite qui ne se présente pas au parloir, sans motif, et c’est le drame. Le détenu cogite. Sa tête travaille sans qu’il trouve de réponse. Il n’a pas droit automatiquement au téléphone. Nous essayons de lui donner une réponse. Parce que sinon, il pète les plombs quelques heures après. Ce n’est pas bon pour l’ambiance. Nous devons sans cesse anticiper les problèmes pour éviter les étincelles.

 

Une étincelle qui peut conduire à une émeute?
A éviter à tout prix. Mais c’est très rare dans le canton. Un détenu qui revendique et n’obéit pas, c’est gérable. Plusieurs, il faut s’adapter. Pour éviter l’emballement, il faut connaître tous les pensionnaires. Être au contact, tout en restant méfiant. Un prisonnier peut changer de comportement et monter les tours d’une heure à l’autre. L’observation est très importante. La discussion aussi. Passer 20  minutes à écouter un prisonnier permet de réduire la tension. Les premiers jours de détention, il faut ouvrir encore plus l’œil. Les détenus fraîchement arrivés ne restent pas seuls en cellule pour éviter une tentative de suicide. Mais un drame est toujours possible.

 

Quel type de contact se crée?
Lorsque nous avons à faire à un détenu agité, le collègue qui a le contact le plus facile le prend en charge. Nous sommes toutefois censés nous occuper de tous les détenus. Selon le chef d’inculpation ou sa condamnation, un collègue peut être mal à l’aise. Mais nous ne sommes pas là pour les juger une deuxième fois. Certains collègues n’aiment pas traiter avec les meurtriers, d’autres avec les dealers. Je précise que nous ne connaissons que le chef d’inculpation, pas les détails de son affaire. Mais il y a des détenus qui racontent toute leur vie. Ils ont besoin de parler. En prison, tout circule très vite. Au bout du compte, des détenus peuvent remercier le personnel au moment de leur libération. Mais cela ne va pas plus loin. Le vouvoiement est la règle. On s’appelle parfois par nos prénoms.

 

Qu’en est-il des tabassages et abus de pouvoir en prison?
Je n’ai jamais connu ou entendu parler de vrai dérapage. Du style: «On va lui faire mal.» Mais, en prison, c’est donnant, donnant. Si le détenu se comporte correctement, tout se passe bien. S’il y a une opposition forte, cela peut partir en vrille. Un détenu qui se tape la tête contre les murs, nous tentons de le maîtriser pour éviter qu’il ne se fasse du mal. Un autre, caractériel, qui refuse obstinément de prendre sa douche pour tester les limites, nous tentons de le motiver. En prison, il y a un règlement interne que chaque détenu doit respecter. Nous devons donc parfois intervenir avec la force. En surnombre, à quatre ou à cinq surveillants. Je reconnais que le prisonnier peut avoir un sentiment d’injustice face à la contrainte proportionnée. Nous en parlons après coup. Quand la tension est descendue, pour trouver un terrain d’entente. Le détenu s’excuse souvent pour s’être emporté.

 

Skander Vogt dénonçait régulièrement des abus de pouvoir…
Je préfère ne pas en parler. C’est encore assez sensible, comme sujet. Tout ce que j’espère, c’est qu’il n’y ait pas d’autres issues tragiques comme celle de Skander et que l’on puisse mieux prendre en charge les détenus comme lui.

 

* Prénom d’emprunt

 

Le Matin...

Commenter cet article