Lundi 15 Août - Le porno en prison

Publié le par Sam Fisher

“Je n’avais jamais vu autant de films de cul de toute ma vie”, raconte un ancien détenu. Le cinéma porno circule de plus en plus en prison et l’administration s’en accommode : ça calme ses pensionnaires. Témoignages.

 

"Tout le monde le sait, tout le monde le voit, mais personne n'ose en parler." Depuis qu'il travaille dans les 191 établissements pénitentiaires que compte la France, François Bès, coordinateur des questions de santé à l'Observatoire international des prisons, s'est confronté plusieurs fois à la loi du silence sur le sujet de la pornographie entre les murs.

"L'administration se refuse à débattre de l'usage du porno parce que cela reviendrait à évoquer la sexualité des détenus, explique-t-il, et par extension, à révéler les défaillances du système d'enfermement."

L'institution ne pourra éviter le débat plus longtemps : sous toutes ses formes, le porno envahit la prison à un rythme effréné. Le rajeunissement et l'augmentation de la population carcérale* provoquent une hausse conséquente de la demande, satisfaite par les facilités de diffusion offertes par les nouvelles technologies. Résultat : les prisons se transforment en gigantesques sex-shops incontrôlés, régis par une sexualité parfois anarchique dont personne ne peut encore mesurer les effets sur le long terme.

"Je n'avais jamais vu autant de films de cul de toute ma vie", résume Franck**, libéré en novembre du centre de détention de Melun où il purgeait une peine de trois ans et six mois pour coups et blessures. "Certains types avaient des collections de DVD incroyables, des trucs exotiques, des inédits, des titres qui ne se trouvaient même pas en France. Ils ne vivent que par le porno et c'est loin d'être une minorité."

Des clés USB bourrées de films de cul

 

Comme le café, les clopes ou les cartes postales, les films et les revues porno (presque exclusivement hétéros) se cantinent en prison via un marché interne où les détenus passent commande auprès du personnel de l'administration pénitentiaire. "La fréquence des cantines dépend des prisons. Parfois il y en a une par semaine, précise-t-il. Les commandes les plus courantes sont les revues avec les DVD offerts, genre Hot Vidéo, c'est la plus simple à obtenir."

 

Les contenus porno arrivent aussi dans les cellules par les rencontres au parloir : au moins trois visites hebdomadaires pour les prévenus, une pour les condamnés, pendant lesquelles les proches sont autorisés à apporter des films aux détenus - le nombre de colis varie en fonction des établissements.

D'autres objets, plus discrets, transitent au parloir :  

"Les gars qui ont des ordinateurs récupèrent en douce des clés USB bourrées de films de cul, raconte Franck. C'est beaucoup moins facile à contrôler pour les matons, et plus intéressant pour les détenus : ils chopent parfois des dizaines de films gratuitement au lieu d'attendre la cantine."

L'entrée des ordinateurs portables en cellule, depuis 2003, a favorisé l'émergence de ce porno 2.0 et provoqué une explosion de l'offre entre les murs.

 

"Ça devient fou"

 

Condamné à vingt-cinq ans d'enfermement pour meurtre, le blogueur, écrivain et militant associatif Laurent Jacqua*** est entré en prison en 1984 et a suivi l'évolution des usages du porno : "Les films de cul sont arrivés lorsque la télévision a été acceptée en prison. C'était au moment du lancement de Canal+ et de son fameux film porno du premier samedi du mois, se souvient-il. Tous les taulards de la terre étaient plantés devant la télé mais on n'avait pas encore de décodeur, alors on regardait le film en crypté ou on se débrouillait avec des fourchettes, on s'en foutait ! Maintenant, c'est différent : le film de Canal est resté un rituel mais les supports ont changé, les gars ont des centaines de films, ça devient fou."

 

"Comme un ado aux aguets"

 

Pratiquement tous les détenus consomment du porno en prison : les gamins de 20 ans tombés pour des petits faits de délinquance répétés, les grands criminels qui installent leur caïdat à l'ombre des murs, les vieux routiers qui font partie des meubles, et ceux qu'on surnomme les "pointeurs" (délinquants sexuels, violeurs, pédophiles...). Pour les célibataires, soit la grande majorité des détenus, la masturbation est l'un des seuls moyens de satisfaire une libido souvent exacerbée par l'oisiveté. Les films s'échangent, se dealent plus rarement, alimentent les conversations et finissent par faire partie de l'organisation quotidienne de la vie en cellule.  

"Il y en a qui se cachent, les religieux surtout, mais on n'est pas dupe. Moi je suis musulman pratiquant et j'assumais totalement : je regardais des films porno une fois par semaine ou plus, en fonction de mon état d'esprit, confie Franck. Mais c'est toujours compliqué avec la proximité."

Proximité : le mot revient souvent lorsqu'on évoque la consommation (généralement) solitaire du porno. Dans les conditions d'enfermement des prisons françaises, la pratique de la masturbation exige une organisation hyperméthodique - "dégradante" selon Laurent Jacqua, qui a connu tous les établissements du pays : Clermont-Ferrand, Saint-Maur, Melun, Poissy... Pour recréer un semblant d'intimité dans des cellules parfois surpeuplées (surtout dans les maisons d'arrêt, qui accueillent les courtes peines), les détenus se cachent sous les draps, attendent les horaires de promenade de leurs voisins ou guettent les rondes des surveillants.  

"Au début, la crainte d'être surpris à tout moment pendant l'acte est une véritable torture, explique Franck. On vit une sorte de régression totale, on se sent comme un ado aux aguets. Moi, je bouchais l'oeilleton pour éviter d'être vu par un gardien. Et puis je me suis dit : puisqu'il me fouille à poil, quel est le problème s'il me voit me branler ?"

 

La plupart des surveillants interrogés avouent leur impuissance face à ces situations, et leur manque de formation sur les sujets liés à la sexualité des détenus. "Qu'est-ce que vous voulez que l'on fasse lorsqu'on les surprend en train de se masturber ? On est humain aussi, on sait que c'est une échappatoire, un moyen pour eux d'évacuer leur frustration", indique Frédéric Schilt, délégué UGSP-CGT au centre de détention d'Oermingen en Alsace.

 

"Pendant que les détenus se 'vident', ils s'apaisent un peu"

 

Officiellement, rien n'interdit la diffusion et la consommation de matériel porno dans les prisons françaises, où les règles en matière de sexualité ne sont fixées que par un seul article du code de procédure pénale**** qui proscrit les "actes obscènes" et les "offenses à la pudeur". L'administration vérifie seulement les contenus : à la cantine, au parloir ou dans les disques durs contrôlés par un personnel spécialisé, aucun film X déviant (pédopornographie, zoophilie...) ne doit filtrer.

 

"Il y a un vide juridique assez incroyable qui profite à l'administration", défend Arnaud Gaillard, auteur d'une étude de référence sur le sujet, Sexualité et prison (éditions Max Milo, 2009). Selon ce juriste, sociologue et secrétaire général du Réseau d'alerte et d'intervention pour les droits de l'homme, à l'exception de quelques directeurs de prison zélés, l'administration tolère globalement l'usage du porno dans ses murs - et même l'encourage.

"Vous imaginez bien le bénéfice pour un directeur de prison : le premier samedi du mois, au moment de la diffusion du porno de Canal+, vous avez une coursive de cinquante cellules, avec quatre types par cellule, et tout le monde se masturbe en même temps. Il règne un calme religieux. L'administration sait bien que pendant que les détenus se "vident", ils s'apaisent un peu."

Au-delà du simple maintien de l'ordre (même temporaire), la diffusion massive de porno a une autre vertu pour l'administration : elle compense un retard souvent critiqué des politiques carcérales en matière de sexualité des détenus. Car pour baiser dans les prisons françaises, il faut s'armer de patience et faire taire sa dignité : avec seulement sept unités de visite familiale (des appartements privatifs dans l'établissement, laissés aux détenus jusqu'à soixante-douze heures) et des "parloirs sexuels" indignes, le système pénitentiaire français continue de refuser à ses prisonniers des conditions respectables de vie sexuelle.  

"La tolérance vis-à-vis du porno dans les prisons est stratégique, confirme Arnaud Gaillard. L'administration française a toujours refusé de considérer la question de la sexualité en prison, alors elle se rattrape par un usage assez délirant du porno, probablement pas sans conséquence sur la psychologie des détenus."

Un bouleversement du rapport à la sexualité

 

Tous témoignent d'une rééducation sexuelle compliquée après des années de privation et de consommation d'images pornographiques. "Les mecs qui se sont branlés pendant des années ressortent de prison déglingués, sans aucun repère, témoigne Laurent Jacqua, qui a eu la chance de se marier en prison. Ils ont une image du sexe et de la femme totalement faussée, ils ne pensent plus à la tendresse, aux préliminaires."

 

Les effets d'une consommation abusive (mais surtout exclusive) de porno en prison bouleversent "la représentation sociale et psychologique de la sexualité", précise Arnaud Gaillard. "Entre les murs, les souvenirs érotiques qui préservent une activité sexuelle, même solitaire, même sans acte de masturbation, une activité onirique par exemple, ces souvenirs perdent leur saveur, leur puissance, ils appartiennent au passé", explique-t-il.

 

Franck se souvient très bien de son premier rapport sexuel d'après la prison, d'après le porno : "J'avais peur, confie-t-il, je craignais de ne pas pouvoir être excité avec une femme, dans une relation normale, de ne pas pouvoir bander. Mais on réapprend vite." Dehors.

 

Romain Blondeau

 

*64 726 détenus au 1er juillet 2011 contre 62 113 à la même période en 2010, selon le ministère de la Justice

 

**Le prénom a été modifié

 

***Auteur de J'ai mis le feu à la prison (Jean-Claude Gawsewitch ébloguediteur), laurent-jacqua.blogs.nouvelobs.com

 

****Article D.249-2 alinéa 5

 

Les Inrocks...

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Tube video 26/08/2011 16:05


C'est clair que le système pénitencier est très loin d'être parfait et il serait grand temps de se pencher sur la question une bonne fois pour toute. En attendant, le porno, ça devrait être
considéré comme un droit fondamental, ne fut-ce que pour faire diminuer le nombre de viols entre détenus, tiens encore un autre tabou