Lundi 19 Septembre - Philippe Maurice a échappé à la peine de mort

Publié le par Sam Fisher

Condamné à mort en 1980 pour le meurtre d'un policier, gracié six mois plus tard par François Mitterrand, tout nouveau président de la République, Philippe Maurice est un survivant. Le dernier gracié de l'histoire de France. Mais aujourd'hui, libre depuis dix ans et devenu l'un des historiens les plus «  pointus » sur le Moyen Âge, il est également un symbole. Celui de l'abolition, de son bien-fondé, de sa sagesse. Portrait d'un homme qui revient de loin.

 

Philippe Maurice aujourd’hui (en médaillon), et à l’époque du procès, avec Me Jean-Louis Pelletier. PHOTOS AFP ET « LA VOIX » Philippe Maurice aujourd’hui (en médaillon), et à l’époque du procès, avec Me Jean-Louis Pelletier. PHOTOS AFP ET « LA VOIX »

 

 

Il vit à cheval entre Paris, où il donne des cours, et un coin de province un peu secret, où il s'est refait une existence. Dans un sourire entendu, quand on regarde l'alliance à sa main gauche, il évoque une femme, un enfant, mais il tient à les protéger. « C'est à moi d'assumer devant vous ce que j'ai fait. Pas à eux. » Il parle de ce jour de décembre 1979, quand sa vie a basculé en même temps qu'il prenait celle d'un policier, père de famille, mais seulement parce qu'il le faut. « Je comprends que les gens aient envie de savoir. C'est presque un devoir, pour moi, de me raconter. Mais j'ai toujours peur de répéter chaque fois la même chose. » Marre, aussi, que tout cela revienne sans cesse ? Il ne le dira pas.

 

Il vit de son travail, à Sciences Po et à l'École des hautes études, où il donne des cours d'histoire médiévale. Il en est l'un des spécialistes les plus reconnus en France, et même en Europe, où il donne des conférences, participe à des con-grès, en même temps qu'il milite chaque fois qu'il est sollicité par « Tous ensemble contre la peine de mort », pour l'abolition universelle. « Je suis entré en prison avec un CAP d'aide-comptable », sourit-il. Après avoir été gracié, « à force de tourner en rond, j'ai compris qu'il fallait que je fasse tourner mon cerveau... » Bac, licence, maîtrise, DEA... En décembre 1995, il soutient une thèse de doctorat en histoire médiévale à l'université de Tours, sur La famille au Gévaudan à la fin du Moyen Âge. Le jury le juge brillant, les gendarmes ne l'ont escorté qu'en civil et... à distance.

Il vit avec son crime. Fils de policier, il a vu son frère glisser dans la délinquance et s'est une première fois écarté du chemin pour l'aider à s'évader.

 

Raté. Puis vient ce braquage de 1979. Il suit, se retrouve à cavaler, une arme à la main, et tombe sur deux policiers. Pris dans les phares d'une voiture, il s'affole, tire... « J'ouvris le feu et je tuai, sans le vouloir, par peur, pour la seule fois de ma vie », écrit-il en 2001, dans un livre autobiographique. Le 28 octobre 1980, il est condamné à mort, malgré Jean-Louis Pelletier et Henri Leclerc, deux icônes du barreau, militants de l'abolition. « Tout condamné à mort aura la tête tranchée », dit le président Giresse. Philippe Maurice a 24 ans.

Il vit, c'est déjà énorme. Pendant six mois, il n'y croyait plus. Sollicité pour gracier ce gamin aux yeux affolés, Valéry Giscard d'Estaing, déjà en campagne, renvoie la décision après la présidentielle.

 

« Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été de gauche », dit-il aujourd'hui. On devine la ferveur que prend alors son soutien au candidat socialiste, du fond de sa prison : « Robert Badinter était venu me promettre la grâce en cas de victoire... » Le soir du 10 mai, interdit de radio en cellule, il confie un poste à des surveillants, en leur demandant de le mettre un peu fort, et les matons jouent le jeu. « Je ne voulais pas y croire. Je ne voulais surtout pas m'endormir avant d'avoir les chiffres définitifs, de peur d'apprendre à mon réveil qu'il avait perdu. J'ai attendu, 22 heures, 23 heures... » Le 11 mai, bruits de clés dans la serrure, la porte s'ouvre : « C'était de nouveau Badinter. » Quinze jours plus tard, sa grâce est officielle.

Mais Philippe Maurice est un révolté. « J'ai connu les quartiers de haute sécurité (QHS), le "mitard". Les coups, les humiliations. » Il reconnaît aussi quelques rencontres avec des fonctionnaires de l'administration pénitentiaire qui l'ont aidé à dépasser la haine. Et à travailler, aussi. « J'ai commencé à étudier alors que j'avais encore des idées d'évasion en tête. Elles ont disparu au moment de la licence ou de la maîtrise. » Étudier en tôle, « c'est une véritable hygiène », mais un statut à part. Il s'est fait bousculer, au début, puis respecter. « Je me souviens, à Moulins, de ce procureur en visite. En entrant dans ma cellule, il m'a tutoyé, puis quand il a vu mes livres, il s'est mis à me vouvoyer. » En 2000, après deux refus, il obtient sa libération conditionnelle. Une nouvelle vie commence, dans un monde nouveau pour lui. Entretemps, son frère s'est suicidé en prison. Son père a longtemps refusé de le revoir. Et puis, il y a la famille du policier. « Je n'ai jamais cherché à les contacter, j'ai peur que ce soit déplacé. Je ne demanderai jamais de pardon non plus, je crois que je n'en ai pas le droit. » Il pense souvent à eux, dit-il, et il a même été sollicité par Mireille Dumas pour une rencontre dans son émission. « Je les rencontre quand ils le souhaitent, mais certainement pas devant une caméra. S'ils veulent me parler, ils savent que c'est possible. » Ils n'ont jamais donné suite.

 
L'essentiel

1956. Naissance le 15 juin, à Paris.

1977. Complicité de tentative ratée d'évasion de son frère, incarcéré pour vols de voitures.

1979. Le 7 décembre, lors d'un contrôle de routine, alors qu'il est recherché pour un braquage, il tue un policier.

1980. Il est condamné à mort par la cour d'assises de Paris, le 28 octobre.

1981. Il est gracié par François Mitterrand, le 25 mai.

1987. Il passe sa licence d'histoire à la prison de Saint-Maur, près de Châteauroux.

1989. Il soutient sa maîtrise d'histoire du Moyen Âge à Yzeures-sur-Creuse.

1995. Il soutient une thèse de doctorat en histoire médiévale à l'université de Tours.

2000. Il obtient sa libertéconditionnelle.

2001. Publie De la haine à la vie (Cherche-Midi), dans lequel il raconte son histoire. Il devient chercheur au CNRS.

 

La Voix du Nord...

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