Mercredi 13 Avril - Bertrand Cantat, l'autre peine

Publié le par Sam Fisher

La polémique suscitée par le retour sur scène du chanteur souligne la difficulté, pour un ex-détenu, de se réinsérer dans la société.

Bertrand Cantat, l'autre peine

 

Confiné dans le mutisme, Cantat. Enveloppé de silence, et entouré de spectres. Depuis le début de la polémique autour de sa présence dans le spectacle Des femmes de son ami le metteur en scène libano-québécois Wajdi Mouawad, l'ancien chanteur de Noir Désir ne s'est exprimé que de façon indirecte. Par la voie d'un communiqué annonçant qu'il avait choisi, "pour des raisons personnelles et par respect pour la douleur de Jean-Louis Trintignant, de ne pas participer aux représentations de la pièce au Festival d'Avignon".

Il n'ira pas non plus au Québec, où il est interdit de séjour - mais il devrait jouer à certaines des dates de la tournée européenne qui débutera en juin à Barcelone. Devant la tempête médiatique, Wajdi Mouawad se tait, lui aussi. On lui en a d'ailleurs fait le reproche, au point que la ministre de la Culture - qui est également, ultime ironie, ministre de la Condition des femmes - l'a publiquement défendu, expliquant qu'il était "très blessé" et qu'il fallait lui "laisser le temps" de s'exprimer. Certains mutismes sont contagieux.

 

Souffrances en concurrence

 

Contre le poids de ce silence épais, collant, l'avocate à la cour Marie Dosé s'est élevée, dans une tribune publiée dans Le Monde et dont elle sait, dit-elle, qu'elle sera lue par certains comme une provocation. Le titre : "Est-il juste que Bertrand Cantat soit réduit au silence ?" Percluse de douleur, la famille de Marie Trintignant vit comme une indécence le retour sur scène du chanteur, explique l'avocate. Dans la bouche du père, Jean-Louis Trintignant, il est "une merde", un assassin, qu'importe qu'il ait été reconnu coupable de "coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner" et ait purgé sa peine. "Quelle loi de la douleur permettra à Bertrand Cantat de revenir sur scène ? Aucune, ce sera toujours insupportable pour les proches de la victime", affirme-t-elle aujourd'hui.

 

Or, souligne Marie Dosé, la souffrance existe aussi chez les coupables, malgré la tentation de l'opinion publique de la nier, de supposer que le coupable se sent "lavé" de sa faute lorsqu'il sort de prison. Ou celle, concomitante, d'"éliminer socialement" le condamné qui a purgé sa peine. "J'ai le sentiment que, par essence, le criminel n'a pas le droit à la mémoire, explique l'avocate. Il s'arrête à ce qu'il a fait. On dit que les victimes continuent de souffrir, comme si une douleur était exclusive de l'autre. C'est beaucoup plus complexe que cela. La souffrance perdure aussi chez celui qui a commis l'irréparable sans le vouloir."

 

Conscience de la faute

 

La souffrance, et un sentiment de culpabilité qui, témoigne Sylvie Croisan, directrice de l'association d'aide aux détenus et ex-détenus Faire, "continue souvent d'exister après la remise en liberté, et ceci, quelle que soit la peine". "Après leur sortie, les personnes traversent souvent une période de grande fragilité, où elles ont l'impression d'avoir écrit ex-taulard sur leur front, souligne-t-elle. Cela complique le retour à une vie normale, mais nous sommes au fond souvent plus inquiets devant quelqu'un qui, à l'inverse, se confine dans le déni total." La conscience de la faute, comme une nécessité et une entrave.

 

Malgré leur importance, ces questions ne reçoivent, dans l'univers pénitentiaire, que des réponses parcellaires. "Notre but, témoigne un psychologue de SMPR (service médico-psychologique régional) en centre pénitentiaire, est avant tout d'aider le sujet à comprendre son acte comme un symptôme, à y voir plus clair sur son parcours." Une démarche cruciale pour, ensuite, recommencer une vie, et que la médiatisation ne facilite pas. "Quelqu'un comme Bertrand Cantat, souligne ce psychologue, peut sans doute avoir plus facilement l'aide dont il a besoin. Mais sa situation doit être très compliquée : il doit aujourd'hui renoncer à quelque chose qui l'a toujours animé." Sa voix, suspendue à une peine indéterminée.

 

Le Point...

 

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