Samedi 25 Juin - L’armée à l’assaut de la prison mutine d’El Rodeo

Publié le par Sam Fisher

L’armée vénézuélienne a lancé une opération d'envergure pour reprendre le contrôle de la prison d’El Rodeo, située non loin de Caracas. Elle tente de mettre un terme aux affrontements entre des gangs de détenus qui paralysent la prison depuis plusieurs semaines. Les journalistes ne sont pas autorisés à s’approcher à moins d’un kilomètre du centre. Mais les images amateur transférées à l'extérieur par les prionniers donnent un aperçu du champ de bataille qu'est devenu ce pénitencier.
 
Surpeuplées, les prisons vénézuéliennes sont gangrénées par les rivalités entre gangs qui veulent chacun imposer leur loi dans les cellules et contrôler les trafics en tout genre, essentiellement d’armes et de drogue. La vie dans les centres de détention du pays est souvent contrôlée par des petits groupes de détenus qui, depuis leurs cellules, dirigent également les gangs armés du pays. Selon la Commission américaine des droits de l’Homme, plus de 400 détenus ont été tués dans les prisons au Venezuela depuis 2010.
 
Cette réalité est bien connue des Vénézuéliens, mais le bain de sang en cours choque la population. Tout a commencé le 19 juin dernier. Dix-neuf personnes ont été tuées (certaines sources avancent le chiffre de 30 victimes) lors d’une fusillade entre les leaders de deux gangs rivaux dans la maison d’arrêt d'El Rodeo, dans l’Etat du Miranda (ouest). Neuf pasteurs, qui ont tenté de s'interposer entre les gangs, figurent parmi les victimes.
 
L’affaire a suscité un tel émoi dans l’opinion que le gouvernement a été contraint de réagir. Le 17 juin, 4000 policiers et soldats, dont un contingent de parachutistes, ont été mobilisés afin de ramener l’ordre dans la prison et de désarmer les gangs. Les détenus ont contre-attaqué à l’aide de fusils, pistolets et grenades. Une partie du pénitencier a été investie par les autorités, mais les mutins continuent de tenir tête aux forces de l’ordre dans un deuxième bâtiment. Près de 2500 détenus ont été transférés vers une autre prison et le noyau dur restant compterait un millier d’hommes.
 
Les autorités expliquent qu'elles tentent de trouver un accord avec les leaders de la rébellion.
 
 
L'armée a donné l'assaut le 20 juin. La vidéo, publiée sur YouTube par 2011LAREALIDAD semble avoir été filmée par un soldat. Les autorités n'ont pas commenté ces images amateur. Un porte-parole de l'armée a affirmé que les seules images autorisées de la prison ont été filmées par la télévision d'Etat. FRANCE 24 a envoyé les liens des vidéos au service de communication de l'armée pour obtenir une réaction officielle, qui sera publiée le cas échéant.  
Contributeurs

"Il y a une guerre de communication entre les détenus et le gouvernement "

Tomas Ramirez est journaliste et blogueur à Caracas. Il suit de près les événements de la prison d’El Rodeo.
 
Il y a une guerre de communication entre les détenus et le gouvernement. Les autorités affirment que des prisonniers sont retenus en otages par un petit groupe d’invétérés. Elles disent aussi que l’opération est menée de manière à ce que la force soit utilisée le moins possible.
 
Le chef de l’opération a montré une cargaison impressionnante d’armes et de drogues saisies à l’intérieur du bloc I de la prison. Il n’y avait pas seulement des pistolets dans le lot, il y avait aussi des lance-roquettes et des AK47.
 
Les gangs ont diffusé des vidéos qui montrent, selon eux, les corps des victimes des tirs de mortier de l’armée. Ils parlent d’un "massacre".
  
Capture d'écran d'une vidéo qui aurait été tournée à l'intérieur du bloc 2 d'El Rodeo, montrant des corps stockés dans des réfrigérateurs. 
 
Au début de la vidéo, l'auteur montre une tige en métal qui, selon lui, serait une des munitions tirées par les soldats. Il affirme que beaucoup de ses "camarades" ont été tués par des tirs de roquette. Pour le prouver, il ouvre deux réfrigérateurs qui contiennent des corps sans vie qui présentent des blessures à la tête et à la poitrine. Compte tenu de la violence de ces images, nous avons décidé de n'en montré que des captures d'écran.

Le site d'information indépendant Reportero 24, l'un des rares médias qui a publié les vidéos, cite le témoignage de plusieurs membres de familles de détenus qui disent avoir reconnu les corps de leurs proches. Les autorités n'ont donné aucune confirmation concernant l'authenticité de ces images. 
  
"Le bilan officiel des morts est sûrement sous-estimé"
 
La plupart des détenus ont des smartphones avec des caméras. Ils envoient donc régulièrement des informations et des vidéos à leur famille et même à la presse ! Les leaders des gangs ont mis en place une véritable stratégie de communication, donc on ne peut pas prendre ce qu’ils disent comme argent comptant.
 
De l’extérieur, c’est difficile de savoir ce qu’il se passe, parce que l’armée n’a plus laissé les journalistes [hormis ceux de la télévision d’Etat] s’approcher de la prison ces derniers jours. Le 18 juin, alors que les forces armées s’occupaient du bloc 1, les journalistes ont été écartés de force à l’aide de gaz lacrymogènes. Pour être franc, les médias sont en général réticents à relater les abus de l’armée à cause de la censure du gouvernement [au Venezuela, la législation autorise le gouvernement à fermer une rédaction de presse qui publie des contenus qu’il juge "irresponsables d’un point de vue journalistique". Mercredi 22 juin, l’Assemblée nationale a annoncé sa ferme intention d’examiner toute "couverture partiale" faite par la presse d’opposition sur ce qu’il se passe à la prison El Rodeo].
 
C’est très difficile de savoir combien de personnes sont mortes depuis le début de l’opération. Même si le ministère de l’Intérieur ne donne pas de bilan [le gouvernement a officiellement dénombré trois victimes (deux soldats et un détenu) après le premier assaut vendredi, mais le ministre de l’Intérieur Tareck El Aissami a par la suite reconnu qu’il ne pouvait rien certifier concernant le bloc 2, étant donné que les soldats n’avaient pas encore pu accéder à l’intégralité du bâtiment]. Ce que je peux dire, c’est que le bilan des morts est sûrement sous-estimé. Par exemple, j’ai parlé à la mère d’un des prisonniers qui a été blessé pendant l’évacuation du bloc 1. Son fils a été transporté à l’hôpital, mais elle n’a pas eu le droit de le voir. Peu de temps après son transfert, il est décédé. Pourtant cette victime n’a pas été prise en compte dans le bilan des morts du bloc 1.
 
Les 30 prisons du pays ont été construites pour 12 500 détenus, mais elles accueillent aujourd’hui 49 000 personnes, selon l’Observatoire vénézuélien des prisons
 
 
Si la situation est aussi catastrophique, c’est parce que l’administration de Hugo Chavez n’a pas de politique pénitentiaire. Au cours de ces dix dernières années, le gouvernement n’a absolument rien fait pour améliorer les conditions de détention dans les prisons. Elles sont surpeuplées [les trente prisons du pays ont été construites pour 12 500 détenus, mais elles accueillent aujourd’hui 49 000 personnes, selon l’Observatoire vénézuélien des prisons] et extrêmement dangereuses. Le président lui-même reconnaît que le système judiciaire dans son ensemble est miné par la corruption. Les événements de cette semaine montrent à quel point la situation est hors de contrôle. 
 
Cette photo montre les leaders d'un gang de prisonniers d'El Rodeo. Francisco Ruiz Estanga à gauche et Yorvis Lopez à droite. Cette photo circule sur la Toile venezuelienne. Cette scène se serait déroulée en décembre à la prison d'El Rodeo, lors d'une soirée @LuisGraus15.
 
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