Vendredi 18 Mars: "Tenir bon", par Robert Badinter

Publié le par Sam Fisher

L'ancien garde des Sceaux raconte dans "les Epines et les Roses" ses combats de ministre et exhorte la gauche à ne pas céder devant la vague sécuritaire.

 

Dans votre livre, "les Epines et les Roses", vous revisitez les cinq années, de 1981 à 1986, pendant lesquelles vous avez été ministre de la Justice. Quel était votre état d'esprit au moment de votre nomination ?

Robert Badinter - Pour François Mitterrand, me choisir comme garde des Sceaux n'était pas évident... Avocat, professeur de droit, je connaissais bien les questions de justice. Mais pour le public, j'étais d'abord l'avocat des assassins, de Patrick Henry et de tous ceux que j'avais sauvés de la guillotine. Je connaissais l'état d'esprit de l'opinion : 64% des Français étaient pour la peine de mort, et la campagne publicitaire pour la loi Sécurité et Liberté avait marqué les esprits. Il fallait donc aller vite, pendant "l'état de grâce". En août 1981, la suppression de la Cour de Sûreté, en septembre, l'abolition de la peine de mort. Le 3 octobre, je me suis rendu à Strasbourg avec André Chandernagor, ministre des Affaires européennes, pour ouvrir aux Français l'accès à la Cour européenne des Droits de l'Homme. C'était le levier essentiel à mes yeux : rendre la justice conforme aux libertés. En décembre, l'Assemblée a voté la suppression du délit d'homosexualité. Mais très vite se sont levées tempête politique, critiques et attaques. Cela ne m'arrêtait pas. Mitterrand s'en amusait : "C'est curieux, Robert, comme vous êtes impopulaire, vous ne devez pas vous y prendre très bien…" Quand j'allais dîner au restaurant, il ne se passait pas un quart d'heure sans que quelqu'un à une table voisine dise très fort : "Ma voisine a été cambriolée la nuit dernière, ça ne m'étonne pas, avec tous ces assassins qu'on a libérés !" et tous les convives faisaient chorus. Il est vrai que j'avais reçu en dot un projet de loi d'amnistie dont les dispositions avaient été publiées la veille du jour où j'étais devenu ministre. On craignait alors une explosion dans les prisons.

Avec la grâce présidentielle du 14-Juillet, l'amnistie a fait baisser le nombre des délinquants détenus. Mais la presse à droite s'en est aussitôt emparée en criant au laxisme. Très vite, j'ai senti que je suscitais une véritable haine chez certains. Ce n'était pas facile pour mes enfants, moins encore pour ma femme Elisabeth. C'est pourquoi je lui dédie ce livre. Rappelez-vous cette extraordinaire manifestation de policiers en 1983 devant la chancellerie. Place Vendôme, les gardes du ministère enlevaient leur casquette pour les saluer. En regardant cette foule hurlant "Badinter démission !", j'ai dit à mes collaborateurs : "Nous nous défendrons jusqu'au dernier Code Dalloz !" Les manifestants sont allés ensuite place Beauvau. Mitterrand n'était pas à Paris. Quand il a appris l'événement, je ne l'ai jamais vu dans une telle rage ! A l'Assemblée aussi, j'étais confronté à une vive hostilité de l'opposition, en toute occasion.

 

Christian Bonnet, ancien ministre de l'Intérieur, disait de vous que vous étiez "l'expression d'une certaine moisissure parisienne". La haine que vous suscitiez était aussi empreinte d'antisémitisme.

- Jamais dans les discours du personnel politique, hormis du côté de Le Pen. Les années noires avaient laissé leur trace : personne n'aurait osé tenir les propos de Xavier Vallat sur Léon Blum lui reprochant de n'avoir pas assez de terre française à la semelle de ses souliers... mais dans les lettres nombreuses que je recevais, oui, c'était bien présent.

 

C'est l'époque où le thème de l'insécurité s'est imposé dans le débat public.

- Aux élections municipales de 1983, on a mesuré le prix politique de mon action. Le thème de l'insécurité était constamment exploité à droite, c'était tellement commode, tellement profitable ! J'étais le mouton noir du gouvernement. Pour soutenir les candidats de gauche en campagne, j'avais libéré mon agenda. Mais personne ne m'a appelé sauf Jacques Auxiette, le maire de La Roche-sur-Yon : chez lui, il n'y avait ni délinquance ni immigrés ! C'est seulement à partir de l'automne 1983 que les choses ont changé quand Edmond Maire a dit, face aux attaques contre moi, que par mon action et mes convictions j'étais "l'honneur de la gauche".

 

Parce que désormais, sous la gauche, délinquance et immigration ont partie liée ?

- Pour le public, tout est venu à la fois au cours de l'été 1981. Ah ! on régularise les immigrés clandestins : appel d'air. Ah ! on libère les détenus : amnistie. On abat les défenses de la République : la Cour de Sûreté de l'Etat, les tribunaux militaires, la loi anti-casseurs. Laxisme, angélisme ! Dès octobre 1981, après le moment de bonheur de l'abolition, j'ai mesuré qu'il fallait conduire une véritable politique de gauche contre la délinquance. Il fallait aller jusqu'à ses sources par une forte politique de prévention, que Gilbert Bonnemaison a conduite à partir de 1982. Pierre Mauroy y était favorable. Puis Pierre Joxe a entrepris la modernisation technique de la police. Et, à partir de 1984, nous avons eu une diminution de la délinquance. Mais dans l'esprit du public, c'était trop tard, la glace avait pris.

 

Et les prisons ?

- Transformer la condition carcérale était pour moi une exigence première. Je n'ambitionnais pas d'être un Vauban pénitentiaire. Ce que je voulais, c'était humaniser les prisons, ne pas laisser entasser dans des maisons d'arrêt quatre personnes par cellule. C'est inhumain, insupportable. Et la surpopulation carcérale fabrique toujours la récidive. J'ai fermé tout de suite les QHS (quartiers de haute sécurité) après d'épiques séances avec les syndicats pénitentiaires alors ultrasécuritaires et qui étaient travaillés par le lepénisme. A cette époque, pour eux, j'étais toujours l'avocat de Bontemps, le preneur d'otages à Clairvaux. Les syndicats disaient : "On nous livre aux assassins, nous sommes sans défense, sans peine de mort ni QHS." En dépit de tous les obstacles et de l'hostilité ambiante, nous avons multiplié les réformes : création des parloirs libres, où les époux et les parents pouvaient enfin voir, étreindre le détenu, suppression de la tenue pénale, accès au téléphone, installation de la télévision dans les cellules, etc. Le public était hostile à ces progrès : "On leur donne la télévision maintenant et pourquoi pas du champagne le soir pendant qu'on y est !" Le vieux mythe de la prison quatre étoiles était toujours prêt à renaître. C'était ça le climat de l'époque.

Mais je n'ai pas réussi à faire tout ce que je souhaitais. Ce qui m'a manqué par-dessus tout c'était le budget. Dans la longue liste des priorités sociales de la gauche, les prisons n'arrivaient pas en tête. Et de loin. On me donnait une enveloppe supplémentaire là où il aurait fallu beaucoup d'argent pour mettre fin aux conditions séculaires de détention misérable. Je considère rétrospectivement qu'il y a là une sorte d'échec. Nous n'avons pas été à la hauteur d'une véritable politique pénitentiaire de gauche, ou tout simplement humaniste.

 

Dans votre livre, vous dénoncez l'utilisation du crime comme fonds de commerce politique.

- Quand la droite arrive, immédiatement, c'est comme un réflexe : pour montrer qu'on est "dur avec le crime", " tough on crime ", disait Reagan, on fait des lois sécuritaires. La gauche proteste. Le piège est prêt. Que la gauche revienne au pouvoir et défasse ce qu'elle a critiqué à juste titre, et dans ce cas-là elle est taxée de laxisme. Et au premier crime inévitable, on pointera du doigt sa responsabilité. Prenez la loi Guigou de 2000 sur la présomption d'innocence : c'était une bonne loi. Mais un fait divers peut défaire ce qu'une bonne loi a fait. C'est ce qui est arrivé avec l'affaire du " Chinois " multirécidiviste. Tollé général, accusations de la droite et machine arrière, alors qu'il faut toujours tenir ferme. Aujourd'hui nous approchons des élections. Personne ne peut dire que la politique sécuritaire conduite depuis 2002 et surtout 2007 a réussi. L'échec notamment en matière de violences est patent. Mais on a voté comme un palliatif politique toujours plus de lois, toujours plus dures à l'occasion de chaque crime atroce. Quand la gauche reviendra au pouvoir, il lui faudra tenir bon. On ne doit pas remettre en cause une législation simplement parce qu'un crime a eu lieu. On ne compense pas avec des lois la souffrance des victimes. Mais, politiquement, je sais par expérience que ce n'est pas chose facile !

 

Propos de Robert Badinter recueillis par Agathe Logeart

 

Le Nouvel Obs...

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